On grandit en entendant que la Suisse est le pays de la précision suisse, des montres hors de prix, du chocolat fondants et des sommets alpins où Heidi gambaderait en toute insouciance. C’est la stricte vérité. Mais en fin connaisseur et étudiant en journalisme en dernière année, passionné par l’art de gratter sous le vernis des cartes postales, j’ai découvert que le sous-sol alpin abrite une âme bien plus excentrique, ténébreuse et absolument fascinante.
Oubliez un instant les cubistes de Bâle. Ici, on parle de grenouilles aristocrates naturalisées, de cauchemars médicaux du XIXe siècle, de cachots de bourreaux et de l’antre de l’homme qui a donné un visage à nos peurs cinématographiques les plus profondes.
Bouclez vos valises. Je vous emmène pour un périple insolite du nord au sud, tracé stratégiquement par proximité géographique pour vous prouver que la Suisse est bien plus punk que votre boîte de chocolats préférée.
Zurich – Quand la science flirte avec l’horreur anatomique
Notre périple commence dans la métropole financière, Zurich. Mais n’allez pas imaginer de huppées galeries sur la Bahnhofstrasse. Notre premier arrêt est le Musée des moulages en cire (Moulagenmuseum), niché au cœur du domaine universitaire.
L’endroit est une véritable claque à l’estomac, de la plus belle espèce. Il s’agit d’une collection de pièces en cire hyperralistes façonnées aux XIXe et XXe siècles pour enseigner la médecine aux étudiants avant l’avènement de la photographie couleur. Le niveau de détail donne le vertige : visages, bouches et membres ravagés par des maladies graves, la lèpre ou la syphilis jaillissent avec une précision qui ferait applaudir des deux mains n’importe quel scénariste de The Last of Us. C’est bizarre ? Carrément. Mais c’d’une beauté technique poignante.
Sissach (Bâle-Campagne) – La justice des temps ténébreux
Nous reprenons la route vers le nord, direction la région bâloise. Tout près de là, dans la paisible bourgade de Sissach, nous voilà propulsés au cœur d’une ancienne prison qui abrite aujourd’hui le Musée du bourreau (Henkermuseum).

Oubliez l’ambiance bucolique des fenêtres fleuries. Ici, on respire le poids de la justice criminelle médiévale et des peines capitales. Le conservateur a réuni une collection dense d’instruments de torture, d’épées de bourreau et de véritables lames de guillotine. C’est le genre d’endroit où le silence pèse lourd et où chaque objet résonne de l’écho d’un passé implacable.
Gränichen (Argovie) – Les stigmates du dernier bûcher
Toujours sur notre lancée en descendant vers le cœur du pays, escale à Gränichen pour visiter le Musée suisse de la sorcellerie (Hexenmuseum Schweiz).

La Suisse porte le fumant fardeau d’avoir exécuté la dernière femme pour sorcellerie en Europe, en 1782. Ce musée explore précisément les zones d’ombre de cette histoire : la chasse aux sorcières, les procès inquisitoriaux, les talismans protecteurs contre le mal et la botanique mystique qu’employaient les guérisseuses de l’époque. Une immersion courageuse dans les superstitions qui ont forgé la mentalité alpine d’autrefois.
Estavayer-le-Lac (Fribourg) – Le surréalisme aristocratique des amphibiens
Nous traversons le pays vers le canton de Fribourg, sur les rives idylliques du lac de Neuchâtel, pour toucher du doigt le paroxysme de l’absurde suisse : le Musée des grenouilles.
Imaginée au XIXe siècle par François-Perrier Gachet, cette collection singulière rassemble plus de cent grenouilles naturalisées, soigneusement disposées dans des décors humains avec une minutie impressionnante. Parmi les scènes, on retrouve des batraciens assis sur les bancs de l’école, d’autres vêtus de toges d’avocat, fumant le cigare ou misant autour d’une table de poker. L’ensemble compose une exposition à la fois excentrique, kitsch et délicieusement absurde, dont il est difficile de sortir sans un sourire incrédule.

Gruyères (Fribourg) – La cathédrale biomécanique de l’angoisse
Pour couronner notre road-trip avec panache (et une pointe de métal liquide), prenons de la hauteur vers les ruelles médiévales de Gruyères — célèbre pour son fromage, mais tristement célèbre pour sa créature la plus illustre. Bienvenue au HR Giger Museum.

Le décor de carte postale du château médiéval tranche radicalement avec l’univers de H.R. Giger, l’artiste suisse récompensé par un Oscar pour la création du monstre d’ Alien. Le musée abrite le fonds personnel de l’artiste : sculptures, peintures et croquis fusionnant chair, os et technologie mécanique d’une viscérale intensité. Juste en face, le Giger Bar parachève l’expérience : s’asseoir sur ces tabourets en forme de vertèbres donne l’impression de siroter un expresso à l’intérieur de l’estomac d’une divinité de l’espace.
Le verdict du voyageur
La Suisse des dépliants touristiques est irréprochable, mais la Suisse que j’ai dénichée dans ces recoins s’avère profondément humaine, fantasque et authentique. Si vous pensiez que le pays se résumait à l’exactitude des montres et aux mélodies des cloches de vaches, c’est que vous n’étiez encore jamais descendus à la cave. Pour votre prochain voyage, changez d’itinéraire. Le détour en vaut largement la chandelle.

